St Germain : Interview

Combien d’artistes français peuvent se vanter d’avoir révolutionné la musique électronique ? On pourrait citer Daft Punk, pour leur intransigeance artistique, David Guetta pour l’invention d’un nouveau format dance aux États-Unis et St Germain. Au milieu des années 1990, Ludovic Navarre (alias St Germain) a révolutionné la house en mélangeant blues et jazz sur les albums « Boulevard » et « Tourist » (vendus chacun à plusieurs millions d’exemplaires). Les mauvaises langues lui reprocheront d’avoir, malgré lui, lancé la mode lounge. Après plus de dix ans de silence, le Parisien revient avec « St Germain » : un pied en Afrique, du côté du désert malien et l’autre ancré dans la house music américaine. Très discret, St Germain donne peu d’interviews. Il a bien voulu se livrer, fier du travail effectué pour cette nouvelle aventure. The master is back !

On a l’impression que vous êtes content d’avoir enfin pu sortir cet album, après dix ans d’absence !
Oui je suis soulagé car j’ai un peu souffert. Il a fallu trouver de bons musiciens, imaginer le mélange pour que house et musique africaine se marient sans rendre tout cela vulgaire. Le déclic est venu en 2005, lors d’un concert en Chine avec Tony Allen (ancien batteur de Fela Kuti) comme invité. Lors des répétitions, je me suis rendu compte que son jeu de batterie, tout en finesse, collait merveilleusement. Nous jouions Rose Rouge et plus le morceau avançait, plus il devenait intense. Là, je me suis dit, « c’est dans cette direction qu’il faut aller ». J’ai jeté à la corbeille des dizaines de morceaux dont un Tourist bis car je sentais que je me répétais. Je ne peux pas présenter les mêmes travaux au public, ce n’est pas honnête et je m’ennuierais ! Si j’avais sorti un album qui ne me corresponde pas, j’aurais dit aux journalistes que mon album ne valait pas un clou !

C’est le Mali qui a été le déclic ?
Je suis d’abord passé par la fusion afrobeat et house, puis par le Ghana avant de tomber sur la house sud-africaine qui m’a vraiment emballée ! Mais c’est surtout la musique touareg avec ses guitares en peau de chèvre qui m’a scotchée. Le son, les rythmiques de jeu tout en finesse ne ressemblent à rien que je connais.

Quel est le point commun entre la house et cette musique du désert ?
C’est le côté répétitif mais aussi la finesse des mélodies. Quand on écoute ces guitaristes jouer ensemble à trois avec chacun sa mélodie, on peut imaginer que chaque son corresponde à une boucle que l’on peut isoler et mixer.

Avez-vous le sentiment d’être une passerelle entre un public non initié et les fusions que vous proposez (blues, jazz et afro) ?
Oui, surtout depuis « Tourist ». C’est vrai, sans fausse modestie, qu’on peut reconnaît mes morceaux dès les huit premières mesures. Je ne m’en rendais pas compte avant d’enregistrer « St Germain ». Mais ne me demandez pas la recette, je serais incapable de la définir. Étant un éternel insatisfait, j’ai rarement l’impression que ça sonne super bien, je n’entends que les défauts !

On a entendu vos titres dans tous les bars, restaurants et boutiques branchées du monde. Ça vous fait quoi d’entendre un de vos morceaux dans ces lieux ?
Pause ! Ça fait plaisir, mais à la longue c’est fatiguant, surtout à une époque où il était difficile d’y échapper. Je me dis toujours : « Pourvu qu’ils ne mettent pas l’album entier ! » Il y aussi les amis qui m’appellent à chaque fois qu’une de mes chansons est utilisée à la télé ou à la radio. Mais, au final ça reste plaisant car ça n’a jamais été voulu. Ma maison de disque voulait placarder ma tête partout dans le métro, faire des télés. J’ai toujours refusé, je voulais garder mon côté underground. Les ventes se sont faites petit à petit et c’est ça qui m’a fait plaisir. Je voulais maîtriser ma carrière car ce n’est pas dans ma nature de m’exposer !

Comment avez-vous vécu l’explosion de l’EDM aux États-Unis ?
Ça ne m’intéresse pas. C’est vraiment vulgaire. Ceux qui disent que c’est une porte ouverte vers une musique plus pointue se trompent lourdement. Aujourd’hui, en un clic on peut avoir toute la musique électronique pointue que l’on veut, ça reste donc une question de curiosité. Et puis les sons EDM et notre musique ne sont pas compatibles !

Que pensez-vous du come-back triomphal des Daft Punk, vos amis de promotion ?
Incroyable ! Je me pose souvent la question : qu’est-ce qui fait que des artistes comme eux ou moi, avons connu un tel succès ? Auraient-ils connu le même sans leurs casques ? J’ai longtemps eu du mal avec le succès. Je me souviens qu’Eddie Palmieri (immense musicien de salsa) assurait une de nos premières parties et que nous n’étions qu’une dizaine dans la salle avec mon équipe. Je leur expliquais alors : « Vous comprenez pourquoi j’ai du mal avec ce système.

Un artiste doit-il toujours innover ?
C’est une question intéressante ! C’est vrai que ça peut fatiguer d’être toujours dans l’innovation. Mais je ne peux pas faire autrement, je n’aime pas embêter les gens ! Quand je travaille la nuit, j’essaie de ne pas mettre le son trop fort, pour ne pas gêner les voisins. Ça doit être mon éducation !

Propos recueillis par Willy Richert

Découvrir :

St Germain – Real Blues

Crédit Photo : © Benoit Peverelli

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