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Les 5 albums du mois de décembre

Une fois par mois, RIFFX vous invite à son rendez-vous original sous la forme de chroniques musicales. Les 5 albums du mois de décembre – avec Angèle, Arca, Bill Callahan & Bonnie « Prince » Billy, Rival Consoles, Neil Young & Crazy Horse – c’est tout de suite !

Angèle – Nonante-cinq
(Romance Musique/Universal)

Là où Adele opère le journal d’une rupture déjà effectuée, deuil quasi dépassé, Angèle pose une douleur, la donne à entendre, quasiment à voir tant elle chante près, proche, voisine d’oreille. D’une voix qui poursuit ses effets de falsetto et de dérives soudaines, de hauts et de bas, à la façon de placements inattendus qui viennent dire, depuis la cassure du chant et du timbre, celle de l’esprit – et des sentiments. En cela, deux morceaux construisent le disque, en son corps même, et ils sont, malgré des tempos différents, tous deux d’une tristesse inouïe : Solo et Taxi, chacun à sa manière disent le renoncement à la relation. Le premier met en mots un air du temps, qui, années pandémiques obligent, impose des formes de solitude plus ou moins contraintes – renoncement aux couples, renoncement aux amours, pour cause de positionnement amoureux radical.

Le second raconte de l’intérieur une dispute (dans un taxi) et il se pose, ballade en contraste avec le reste du disque, comme le morceau le plus mémorable, depuis son style et sa performance, comme le plus mémorable du disque : piano, voix, émotions en berne, questionnements sur l’état sentimental, répétitions de la question : “Qu’est-ce que tu m’as fait ?” – explicitement, Angèle parle à un amour en dissolution. Mais, en poussant un peu, ne parle-t-elle pas de quelque chose d’un peu plus vaste, à savoir le succès, le public, la vie aux yeux de tous·tes. Réflexion posée là en journal intime, interaction entre la chanteuse et ce qu’elle fait à l’autre, à qui la regarde, à qui l’accompagne aussi. Ce qu’elle fait et ce que cela lui fait : Taxi, à la manière du véhicule qui vous embarque, ne dit rien d’autre que la dissection d’une relation, dont l’apparat est beau mais qui, une fois scrutée en plein s’avère porteuse de dangers. Samedi soir, mais aussi dimanche après-midi traversant Paris sous la pluie, la nuit qui tombe : Taxi trouve un environnement qui lui sied – celui d’une mélancolie urbaine assumée, entre les glissements de terrain mouillé et ceux des amours.

Moins performatif que celui d’Adele, moins bien ciselé que celui de Juliette Armanet, moins efficace que celui d’OrelSan, il n’en est pas moins situé dans son propre horizon, celui des doutes incessants d’une jeune femme, sans doute heurtée plus que de raison par ce qu’elle traverse (le succès, l’amour, la pandémie). Là où plus tôt dans l’année Clara Luciani choisissait d’ourdir un disque volontairement joyeux, Angèle cisèle un disque de doutes, de questions, de déconstructions intimes et sociales. Sa réussite est dans ses doutes, ses errements, ses façons de chanter au bord de la déraison triste et aux bords des rythmiques plutôt directes, explicites (et peu aventureuses) de la production.

Arca – KICK ii
(XL Recordings/Wagram)

On se surprendrait presque à vouloir ressasser le parcours d’Arca, la présenter en listant ses collaborations décisives des années 2010 : le pari FKA twigs avec EP2 et l’audace Kanye West sur Yeezus en 2013, puis la confirmation avec Björk le temps des complémentaires Vulnicura (2015) et Utopia (2017). Comme si Alejandra Ghersi n’avait pas déjà prouvé sa valeur en solo, ayant su jongler sur ses quatre premiers albums solo avec son identité de productrice et son statut d’artiste indépendante.

Sur les protéiformes Xen (2014) et Mutant (2015), successeurs de mixtapes et de maxis liminaires qui lui avaient déjà valu de se faire remarquer, elle se montrait technicienne, peaufinant par des pistes abstraites et déformées les textures organiques qui caractérisent sa griffe. Puis, en 2017, le sacre d’Arca la voyait se rêver chanteuse, prêtresse d’une pop tumultueuse et grandiose.

Résultat de cette trajectoire : en 2020, Arca présentait KiCk i, disque initiateur d’une anthologie où la musicienne se cherchait en réinventions, et où les expérimentations pop qui la voyaient s’essayer encore timidement à la musique latine (KLK ; Mequetrefe) côtoyaient les hits réchauffés avec suffisamment de savoir-faire pour convaincre (Calor, No Queda Nada). Une expérience qu’Alejandra prolonge donc avec KICK ii, suite évolutive de sa démarche où la musicienne continue de faire infuser dans ses rythmiques son héritage sud-américain, embrassant cette fois avec véhémence la démarche d’une réinvention passant par le retour aux sources.

Ce n’est pourtant pas ce que laissait entrevoir Born Yesterday, single d’annonce du projet, collaboration inattendue avec Sia et hit radio-friendly qu’on jurerait écrit pour Rihanna. Pourtant, à l’écoute, KICK ii ne déguise jamais ses intentions et s’ouvre même, après une introduction qui justifie le titre de “diva expérimentale” que la musicienne s’octroie, sur quatre morceaux reggaeton instantanément essentiels, qui donneraient presque à voir le projet comme un mix.

Renouant spasmodiquement avec les essais aqueux de Xen (Andro, titanesque conclusion qui légitime à elle seule l’écoute de KICK ii), Arca parvient à apporter à sa démarche de gestation identitaire les doses d’audace et de mesure qui faisaient défaut à son précédent LP. Si l’accouchement a commencé dans une relative douleur, la (re)naissance d’Arca promet de défier les espérances.

Bill Callahan & Bonnie “Prince” Billy – The Blind Date Party
(Drag City/Modulor)

Pour beaucoup, les vagues successives de confinements auront été synonymes de désœuvrement. Certain·es ont découvert l’existence du télétravail, du pain fait maison, et de la gueule de bois post-apéro en ligne. D’autres se sont mis·es au yoga et à la course à pied, ou ont tenté de suivre tout un tas de résolutions qui ne risquaient pas de passer l’année. Et puis il y a Bill Callahan et Will Oldham, alias Bonnie “Prince” Billy, dont les habitudes n’auront pas vraiment été bouleversées par ces longs mois d’isolement.

Au printemps 2020, les deux Billy choisissent de poursuivre leurs activités journalières en se livrant à une occupation commune : reprendre ensemble et avec d’autres, forcément à distance, une série de morceaux écrits et composés par des musicien·nes qu’ils admirent. Ils définissent une liste de reprises souhaitées et décident de mettre à contribution de nombreuses signatures du label Drag City, dont le tandem dépend. Chacune d’entre elles est alors chargée de livrer une version instrumentale des morceaux choisis, pour permettre ensuite aux deux grandes figures de la scène folk US d’y poser leurs voix et d’y apporter leur touche finale.

Ces dix-neuf reprises – de Jerry Jeff Walker à Billie Eilish, en passant par Lou Reed et Leonard Cohen –, concoctées entre autres par les vétérans de l’écurie Drag City David Pajo et David Grubbs, ou leurs cadets Cory Hanson et Ty Segall, offrent une matière excitante pour maintenir l’activité quotidienne des deux instigateurs. Contrairement aux ribambelles de réinterprétations héritées du confinement, celles de Blind Date Party, qu’elles soient épurées, débridées, ou solennelles (l’immense Sea Song de Robert Wyatt reprise avec grâce), sonnent comme une célébration. Celle de l’instant présent comme celle du passé, de la musique de nos temps modernes (Wish You Were Gay) autant que des antiennes d’antan (Miracles, I’ve Made up My Mind).

Mais Bill Callahan et Bonnie “Prince” Billy célèbrent aussi ceux qui les ont quittés (la poignante reprise de The Wild Kindness des Silver Jews du regretté David Berman, supervisée par sa veuve Cassie), ainsi que toute cette équipe qui les entourent, rappelant combien le label de Chicago est une maison indispensable. “Stay at home”, qu’ils·elles disaient. Blind Date Party a tout d’essentiel.

Rival Consoles – Overflow
(Erased Tapes/Bigwax)

Découvert en 2007 par le label Erased Tapes, devenu depuis l’un des producteurs les plus scrutés de la scène électronique, l’Anglais Ryan Lee West, grand fan de Nine Inch Nails – donc de Trent Reznor –, a débuté dans le rock comme guitariste avant de sombrer dans les méandres des machines et leurs galaxies multiples. Si ses premiers albums – IO (2009) ou Kid Velo (2011) – restent des plongées maladroites dans une electro maximale et dansante, compressée et acidifiée, c’est avec Howl (2015) que le producteur va mettre en place les bases de son univers.
Soit une electro rêveuse et lente, étirée et mentale, amniotique et éthérée, mélangeant synthés analogiques et instruments acoustiques, qui navigue entre ambient, shoegaze, electronica et postdubstep. Un grand mix à même de le placer dans le cercle des producteurs stars de la musique contemporaine que sont Nils Frahm, Max Cooper, Jon Hopkins, Caribou ou Four Tet.

Pour Overflow, commande pour une création du chorégraphe Alexander Whitley qui questionne notre rapport émotionnel aux datas informatiques, Rival Consoles a imaginé une bande-son toute en tensions et bourdonnements, ruptures et échappatoires, noirceur et mélancolie. Une longue déambulation perturbée dans sa facette symphonique de bruits parasites et d’artefacts électroniques, qui confirme la capacité de Rival Consoles à faire résonner ses synthétiseurs comme des humains.

Neil Young & Crazy Horse – Barn
(Reprise/Warner)

Sur Me, Marlon Brando, Marlon Brando and I, une des grandes chansons du R.E.M. tardif, Michael Stipe chante “Please ask Neil I need to pow-wow, now”, avant d’invoquer les héros du passé. Aucun doute sur l’identité du Neil en question, et c’est bien à un pow-wow (cette célébration ritualisée) avec les héros du passé que nous convie Young himself dans sa grange – Barn, donc. Sur le papier, on pense immédiatement à ses récentes Fireside Sessions proposées en ligne, sessions domestiques enregistrées en couple sous le porche. C’est d’ailleurs Daryl Hannah, l’épouse de Neil, qui réalise en parallèle la captation de ces retrouvailles avec son groupe historique (Welcome Back, dit le plus ample de ces nouveaux titres), troussée en une nuit à la campagne. Impression confirmée par l’ouverture Song of the Seasons, que plusieurs écoutes révèlent comme une des plus belles chansons du répertoire horsien, avec cet accordéon et cet harmonica qui soutiennent et relayent la voix d’un Loner à la fois gorgé d’une inébranlable espérance et revenu de tout. Même le souffle court, terriblement fragile, son chant conserve cette juvénilité qui a toujours été son mystère.

Passée cette magnifique entrée en matière, place à l’amusement pour les vieux grigous, avec une enfilade blues et rock aux embardées honky-tonk, qui oscille entre l’intemporel et le buriné. On comprendra vite que la fragilité susmentionnée n’était que de façade – Barn est une ode à ce qui ne craint rien, une anti-apocalypse aux airs d’agapes. Aussi paradoxalement contemporain que sourd à l’air du temps, Neil Young rappelle Crazy Horse comme il avait appelé Pearl Jam sur Mirror Ball (1995) en pleine vague grunge qui, de Kurt Cobain à Jay Mascis, l’avait unanimement élu comme parrain. Ici, les guitares mal peignées font le lien avec ces nineties aux chemises élimées. Il n’y a que l’alchimie de ces hommes pour rendre aussi digestes les distorsions les plus épaisses, aérien ce son si terreux. Et faire s’y promener ce piano inspiré (Tumblin’Thru the Years), qui illumine nombre des meilleurs moments d’un disque profondément attachant. Tout juste regrettera-t-on un ou deux fade-out paresseux, en contresens avec la facture live de l’ensemble. On quitte la grange sur le dénuement bouleversant de Don’t Forget Love, son cœur qui bat la mesure minimaliste et son chœur qui susurre : abîmés, mais opiniâtres. Mélancolique et vigoureux, le Canadien chaleureusement entouré en a encore sous le sabot.