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Les 5 albums du mois d’avril

En 2021, chaque dernier vendredi du mois, RIFFX vous invite à un nouveau rendez-vous sous forme de chroniques musicales. Les 5 albums du mois d’avril, avec La Femme, Ballaké Sissoko, London Grammar, The Coral et Myd… c’est tout de suite !

La Femme – Paradigmes
(Disque Pointu/IDOL/PIAS)

Pipe à la main, crâne rasé et costard blanc cassé, Sacha Got la joue Michel Foucault sur un plateau télé enfumé. La scène se déroule dans le clip de Disconnexion, troisième extrait du nouvel album de La Femme et ode à l’usage de psychotropes en tant qu’ils peuvent être des substances vectrices, non pas de transcendance, mais de déconnexion d’une réalité qualifiée dans le morceau de “pascalienne”. Bien décidé à ne pas répondre à cette question aussi vaine qu’une chanson d’Eddy de Pretto, La Femme mobilise le bréviaire des sciences humaines et sociales pour en extraire ce titre, Paradigmes, comme un prétexte à la poursuite de leur exploration psychédélique du métier de vivre.

Paradigmes n’échappe pas à cette règle, il en précise même davantage les contours par l’entremise d’un générique rassemblant quinze titres où se croisent succubes lubriques (Divine Créature), cavalcade synth-surf en Cinémascope (Lâcher de chevaux), cruauté des amoureux·euses écorché·es délicatement susurrée (Le Sang de mon prochain), ou encore évocation lointaine des premiers roulages de pelle dans la cour du collège (Pasadena). Mais la force de Paradigmes, comme cela fut déjà le cas avec Psycho Tropical Berlin et Mystère, tient dans le carambolage de ces thèmes, passés à la moulinette d’une gouaille morveuse et de fulgurances qui semblent traduire une volonté de ne pas s’embarrasser avec une syllabe de trop qui traîne sur une mesure, pourvu qu’il y ait l’ivresse.

Chaque (sous)genre musical exalté ici (synthpop, punk, növö, pop) ne fait finalement figure que de support dynamique propice à l’expression immédiate d’un sentiment qui n’attend plus que d’être craché pour s’embraser – un coup sous la forme d’une naïveté touchante sur une nappe d’orgue déformée lorsqu’il s’agit d’évoquer un pote disparu (Mon ami), un autre sous la forme d’un pétage de boulon façon La Souris Déglinguos version synth-punk (Foutre le bordel). Depuis l’avènement de la Femme, ce je-m’en-foutisme apparent a longtemps laissé penser qu’il était à la portée de tous de faire de grands disques. La preuve, des tas de groupes nuls sont tombés dans le panneau. C’est oublié que cette désinvolture branlos ne donnerait rien de bon à écouter sans la conscience aiguë du tragique de l’existence. Les masques sont tombés, il y avait un clown, un banjo, et la possibilité d’un monde nouveau derrière.

Ballaké Sissoko – Djourou
(No Format!/PIAS)

Généreux et tourné vers le dialogue, le maître de la kora Ballaké Sissoko
a conçu Djourou comme une fascinante terre d’accueil où il s’ouvre plus que jamais au métissage, aux entremêlements. Djourou, c’est la corde qui nous unit tous. La kora n’est pas forcément réservée aux chansons de mariage en mandingue, elle peut connaître l’universalité. Je me donne une obligation : faire en sorte qu’elle se retrouve sur la place du monde.” On l’entend ainsi accompagner le légendaire Salif Keita sur une chanson de ce dernier, Guelen. “Guelen, c’est un endroit où toutes les questions sociales sont réglées, les mariages, les litiges, les interrogations sur les terres fertiles”, explique-t-il. Plus surprenant, avec Vincent Segal et le clarinettiste Patrick Messina, Ballaké a détourné un air de Berlioz, La Symphonie fantastique.

“Ce morceau de classique européen, je l’intègre dans mon jeu mandingue. Je veux montrer à mes compatriotes que notre culture peut se marier avec d’autres.” Dans sa bouche, la transmission n’est pas un mot vide de sens. “C’est avec elle que l’on assure la pérennité d’un art”, assure-t-il.

Paradoxalement, ce sont les rencontres les plus inattendues qui ont donné lieu à des moments de magie spontanée, comme lorsque la chanteuse Camille a emmené Ballaké improviser au parc près de chez elle. Face à sa kora, elle a tout de suite été inspirée et griffonné le texte de Kora, chanson fragile et entêtante. “Pareil avec Oxmo Puccino. J’étais en train de jouer et il me demande : ‘Cette partie, tu peux la mettre en boucle ?’ Et là, il commence : ‘Frotter les mains, frotter les mains’…” La collaboration avec Piers Faccini, lui aussi artiste du label No Format!, a pris, quant à elle, un accent quasi surnaturel. Mutante et poétique, Un vêtement pour la lune voit Ballaké se frotter au lyrisme de Feu! Chatterton, bouquet final de Djourou et symbole de l’ouverture qui guide ses pas.

London Grammar – Californian Soil
(Because/Virgin Music)

De nature discrète et émotive, Hannah Reid a longtemps refusé de jouer les premiers rôles, même si sa voix lyrique et sa plastique immaculée la destinaient aux projecteurs. A ses débuts, London Grammar a ainsi été présenté comme un groupe démocratique mixte, veillant à faire poser ses trois membres sur les pochettes de ses deux premiers albums. Sur celle de Californian Soil, Hannah Reid apparaît seule, et cette mise en scène n’est pas anodine. Elle reflète une prise de confiance et une acceptation de sa mission de leadeuse – un rôle qui nous a toujours semblé évident, dès leur époustouflant premier single Wasting My Young Years (2013). “Nous avons tout terminé juste avant cette pandémie mondiale, explique-t-elle. Faire ce disque m’a redonné confiance en moi. J’ai même l’impression d’avoir retrouvé ma vraie voix. En écoutant toute cette nouvelle génération d’artistes plus jeunes que moi, en particulier Billie Eilish et Phoebe Bridgers, je me suis sentie inspirée par leur courage d’être elles-mêmes et de défendre leurs convictions.”

Aujourd’hui trentenaire, l’Anglaise au timbre impressionnant ose se dévoiler plus que jamais dans ses paroles, évoquant sa féminité, ses angoisses et ses rêves intimes. “Cette fois, j’ai écrit sans trop y réfléchir, sans peser chaque mot, mais plutôt façon ‘stream of consciousness’. Nous avons travaillé en tout petit comité, juste Dan, Dot et moi, dans le minuscule studio de Dan. Ça m’a permis de m’ouvrir davantage. Nous avons composé cette musique pour nous trois, comme si personne d’autre ne l’entendrait jamais.” Californian Soil offre des sonorités plus chaleureuses que par le passé. Si London Grammar persiste sur certaines chansons à s’exprimer à travers une synthpop solennelle, d’une sophistication un brin désincarnée, le groupe livre toute son humanité et sa sensualité quand il utilise à bon escient des instruments à cordes, des claviers moelleux et des guitares ténébreuses. C’est le cas du magnifique morceau éponyme et de toute la seconde moitié du disque, avec notamment All My Love, Talking, ou encore America, envoûtante conclusion à fleur de peau.

The Coral – Coral Island
(Modern Sky/Bigwax)

C’est presque ajouter à la malédiction que de répéter à chaque sortie : The Coral n’a jamais eu la carrière qu’aurait dû lui ouvrir la qualité supérieure de sa pop. On imagine parfois le groupe autrefois ultraprolifique jeter l’éponge, mais heureusement les frères Skelly et Nick Power (cœur d’une formation mouvante dont Bill Ryder-Jones fut un pilier) reviennent régulièrement nous donner des nouvelles. Coral Island, dernière de leurs cartes postales, un peu plus conceptuelle qu’à l’accoutumée, étale sur deux disques son exploration d’un univers vacancier et mélancolique (cousin du Plastic Beach de Gorillaz en 2010) mis en récit par des interludes parlés, tels ceux du King’s Mouth (2019) des Flaming Lips. Sous le charmant emballage, une quinzaine de chansons montrant que rien du talent des artisans n’a été dilué, taillant de beaux habits à leurs mélodies qui semblent couler sans s’interrompre d’un robinet magique. Leur étincelante évidence est si désarmante qu’on oublierait de s’en étonner.

Souvent, l’album renoue avec l’inspiration du bien-aimé Magic and Medicine (2003) et du chef-d’œuvre caché Roots and Echoes (2007). Sous l’insouciance sixties de Summertime, aux arrangements innocents (une pedal steel alanguie chatouillée par un clavier ragtime), bouillonne une science aguerrie de la musique populaire. Les Skelly et leurs sbires retrouvent ici cet alliage délicat de pop et de folk dont le scintillement (sur Change Your Mind exemplairement) renvoie aux miracles que pouvaient tresser Peter Buck et Mike Mills pour le R.E.M. de la période Out Of Time. “Hors du temps” est d’ailleurs une définition possible de la musique coralienne, qui vient fondre en un seul flot fluide les différentes facettes de celle des Kinks – les riffs accrocheurs des sixties comme les harmonies gouleyantes des seventies. Certaines compositions s’abreuvent directement aux sources de la Mersey quand Strange Illusions ou Old Photographs portent de leur côté la marque de Simon & Garfunkel sans avoir à en rougir. Bouquet final qui voit nos orfèvres brûler en même temps tous leurs feux, ou montée de sève promettant un nouveau chapitre ? En attendant, pour goûter l’excellence des Skelly on saura sur quelle île s’exiler.

Myd – Born a Loser
(Ed Banger Records/Because)

S’il défriche des territoires plus indie, Myd reste ce gosse biberonné au sampling, le même geek qui se passait sans fin les disques de Fatboy Slim et qui contactait Justice sur leur page MySpace pour parler musique : “Il y a deux choses dans le sampling. La première, c’est l’émotion. Est-ce que ça te touche ou non ? Le sample est plein du morceau où tu l’as trouvé. La deuxième, c’est le côté technique. Comment tu intègres cela de façon à optimiser ta chanson. Sur Born a Loser, il s’agissait de lui construire un petit lit pour qu’il puisse s’installer, qu’il soit le petit Jésus au milieu du berceau.”

Avec Born a Loser, Myd veut nous dire les mots bleus dans une merguez party à Palm Springs. Comme si Benny Hill partait en quête de la note bleue dans un épisode de South Park, avec le clinquant très français d’une after party Ed Banger à Coachella. Il appelle ça les accords français, selon une formule consacrée de Michel Berger : “En musique, tu as les accords majeurs et les accords mineurs. Majeur, c’est joyeux et mineur, c’est triste. Lui, je crois qu’il disait mijeur et maneur, soit des accords dans une couleur entre les deux. La joie et la mélancolie en même temps. Les Français sont nés avec un peu de ça dans leur sang.”

Pour faire danser sur ce fond de mélancolie propre à nos héros tourmentés qui fascinent à l’étranger, de William Sheller à Sébastien Tellier, Myd a invité sur son disque la voix soyeuse de Camden Town Bakar, mais aussi les potes Mac DeMarco et le Jonathan Richman uruguayen Juan Wauters. Façon de répondre au côté indie de ses pédales d’effets et de ramener “du vivant” dans sa musique. Quelques semaines avant le lockdown global, Myd file à L.A. avec Alice Moitié pour tourner le clip très pop de Together We Stand, le climat californien s’acoquinant bien avec les couleurs solaires de ses chansons. L’occasion de croiser Mac, qui joue même un flic dans la vidéo, avant que son passage ne soit supprimé au montage, la sortie du clip coïncidant avec l’embrasement des mouvements de contestation après le meurtre de George Floyd en mai dernier. Les deux trouvent alors enfin le temps de mettre en boîte cette collaboration, dans les studios du Canadien, à Echo Park. Moving Men sera le dernier titre de l’album enregistré, in extremis : “Je devais faire une tournée de malade et, finalement, j’allais rentrer la queue entre les jambes. Enregistrer ce morceau avec Mac et boucler l’album comme ça, c’était ce qui pouvait arriver de mieux.” Semi-loser, Myd.

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